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Artivisme : pratiques artistiques, engagement et pouvoir d’agir - Amsterdam du 18 au 25 septembre 2026

Photo du rédacteur: Sebastien Kinach
Sebastien Kinach
il y a 5 heures
16 min de lecture

Structure porteuse : Be Art Toulouse/Structure d’accueil : Alliance française d’Amsterdam Lieu : Amsterdam – Pays-BasDates : du 18 au 25 septembre 2026Participants : 34 personnes – 31 membres de Be Art Toulouse et 3 participants de Samba Résille


1. Une mobilité conçue comme un parcours de recherche et d’apprentissage

La mobilité européenne organisée à Amsterdam avait pour objectif d’explorer la notion d’artivisme, à la rencontre de la création artistique, de l’engagement citoyen et de la transformation sociale.

En tant que responsable pédagogique, j’ai souhaité construire cette semaine non comme une succession de visites culturelles, mais comme un parcours progressif d’observation, de rencontre, d’expérimentation et d’analyse.

L’objectif était de comprendre comment l’art peut questionner une société, rendre visibles des réalités marginalisées, transmettre une mémoire, investir l’espace public, interroger les normes ou permettre à des personnes de construire leur propre représentation.

Amsterdam constituait un terrain particulièrement pertinent par son histoire sociale, commerciale et coloniale, la visibilité de ses cultures queer, la diversité de sa scène artistique, ses espaces alternatifs, son street art et ses transformations urbaines.

La mobilité réunissait 34 participants aux âges, parcours et expériences variés. Cette diversité a été considérée comme une ressource : chacun devait pouvoir contribuer à la construction d’un apprentissage collectif.

2. Une pédagogie associant cadre collectif et autonomie

Au début du séjour, les participants ont été invités à formuler individuellement leur propre définition de l’artivisme. Il s’agissait de partir de leurs représentations initiales pour les confronter ensuite aux expériences vécues pendant la semaine.

Le programme associait deux modalités complémentaires.

Les activités collectives définies en amont constituaient la trame commune de la mobilité et garantissaient sa cohérence avec les objectifs Erasmus+. Des temps individuels ou en petits groupes permettaient parallèlement d’approfondir une question, de découvrir une exposition ou de prolonger une rencontre.

Cette autonomie avait une fonction pédagogique précise : développer la curiosité, l’initiative, la recherche d’information, la capacité à entrer en relation avec des interlocuteurs et à construire son propre parcours d’apprentissage.

Les découvertes étaient ensuite partagées avec le groupe. Chaque participant pouvait ainsi devenir successivement apprenant, observateur, explorateur et transmetteur.

Cette méthode correspond pleinement à une démarche d’éducation des adultes : l’expérience individuelle acquiert une dimension collective lorsqu’elle est analysée, partagée et réinvestie.

3. Corps, mémoire et espaces queer : entrer dans l’artivisme par la ville

La première rencontre au Club Church, avec Max et Taka, a permis d’aborder l’histoire et la place des espaces queer à Amsterdam, la liberté d’expression, la culture club, la sexualité, la censure et la création artistique.

Le lieu nous a montré qu’un espace festif peut également être un espace culturel, d’affirmation et de sociabilité. Cette réflexion faisait directement écho aux recherches déjà engagées par Be Art Toulouse autour du corps comme outil politique, notamment à travers le drag, la performance, le cabaret et les identités multiples.

La découverte de l’Homomonument a complété cette approche par la question de la mémoire. L’espace public devient ici simultanément lieu de commémoration des persécutions subies par les personnes homosexuelles, espace de reconnaissance et lieu de rassemblement.

Ces premières expériences ont posé une idée essentielle pour la suite de la mobilité : la dimension politique de l’art ne réside pas uniquement dans l’œuvre. Elle peut également se construire à travers un corps, un lieu, une mémoire ou la visibilité d’une communauté dans l’espace public.

4. Artivism – Breaking the Chains : rendre visible pour pouvoir agir

La participation à Artivism – Breaking the Chains, organisé par Youth Act, constituait l’un des moments les plus directement liés au thème du séjour.

L’expression Breaking the Chains a elle-même servi de support pédagogique. Quelles sont les chaînes que l’art peut contribuer à révéler ou à briser ?

Elles peuvent prendre la forme de discriminations, de stéréotypes, de normes sociales, d’inégalités économiques, de rapports de domination ou de mécanismes d’invisibilisation.

Cette expérience nous a conduits à comprendre que transformer une réalité suppose souvent de commencer par rendre visible ce qui est ignoré, normalisé ou maintenu hors du regard.

Elle a également permis d’interroger l’équilibre entre message et création.

Une intention militante ne suffit pas, à elle seule, à produire une œuvre. À l’inverse, l’engagement d’une œuvre n’en diminue pas la valeur artistique. L’enjeu réside dans la capacité à construire une forme qui interpelle, trouble ou questionne sans se réduire à l’illustration d’un discours.

La place du public devient alors déterminante. La question n’est plus uniquement :

« Que représente cette œuvre ? »

mais :

« Qu’est-ce qu’elle déplace dans mon regard ? »5. Le diamant : regarder derrière la beauté et la valeur

La visite d’un diamantaire pouvait sembler plus éloignée de l’artivisme. Elle s’est révélée particulièrement pertinente dès lors que nous avons dépassé la seule découverte du savoir-faire.

Nous avons observé les différentes étapes permettant de transformer la pierre : taille, polissage, recherche de la lumière et valorisation de la matière.

Cette découverte a servi de point de départ à une réflexion plus large :

Qu’est-ce qui produit la valeur d’un objet ?

Sa rareté ? Le travail nécessaire à sa transformation ? Son histoire ? Le marché ? Le désir collectif construit autour de lui ?

Avant d’arriver dans une vitrine, une matière traverse des territoires, des systèmes économiques et différentes étapes de production. Nous avons donc interrogé les conditions d’extraction, la circulation des matières premières et la répartition de la valeur entre lieux de production, de transformation et de commercialisation.

Dans une ville historiquement liée au commerce international, cette réflexion nous a également conduits vers la question des systèmes coloniaux européens et de leurs héritages.

Il ne s’agissait pas d’établir une équivalence simpliste entre diamant, colonisation et esclavage, mais d’acquérir une méthode critique :

être capable d’admirer un objet tout en s’interrogeant sur l’histoire économique, sociale et humaine qui l’accompagne.

La transparence du diamant devenait ainsi paradoxalement une invitation à rechercher ce qui peut rester invisible derrière sa valeur et son éclat.

6. Threads of Our Dutch Slavery : histoire, mémoire et création

La visite de Secret Art Teacher – Threads of Our Dutch Slavery a prolongé cette réflexion en abordant directement l’histoire coloniale et esclavagiste néerlandaise.

Le terme Threads, « fils », constituait une métaphore particulièrement intéressante : des fils relient les périodes, les territoires, les générations et les histoires individuelles.

L’exposition a surtout fait émerger une question fondamentale :

Qui raconte l’histoire ?

Changer de perspective permet de faire apparaître des récits longtemps minorés : ceux des personnes réduites en esclavage, des populations colonisées, de leurs descendants et de leurs résistances, mais aussi des cultures, langues et mémoires transmises ou transformées au fil des générations.

L’art ne remplace ni la recherche historique ni le travail documentaire. Il crée une autre relation au passé en donnant une présence sensible à des trajectoires humaines.

Cette expérience nous a permis de distinguer le devoir de mémoire, qui invite à ne pas oublier, du travail de mémoire, qui implique de rechercher, contextualiser et confronter les récits.

Observer l’histoire néerlandaise pour questionner la nôtre

L’un des intérêts fondamentaux d’une mobilité européenne réside dans ce déplacement du regard : découvrir la manière dont un autre pays interroge son histoire peut nous conduire à reconsidérer la nôtre.

Le travail observé aux Pays-Bas nous a donc amenés à réfléchir au passé colonial de la France et aux formes artistiques permettant aujourd’hui de l’aborder.

Cette interrogation est directement liée au projet de Be Art Toulouse. Notre travail autour de la Méditerranée, des migrations, de l’exil, des frontières et des identités multiples ne peut être totalement dissocié des histoires coloniales et postcoloniales qui ont façonné les relations entre la France et différents territoires.

L’enjeu n’est cependant pas de demander aux artistes d’illustrer la colonisation ni de transformer une exposition en cours d’histoire.

La création peut emprunter un chemin plus sensible : travailler à partir des traces laissées dans le présent.

Photographies, lettres, cartes, textiles, objets, archives, bâtiments et documents familiaux peuvent devenir matière artistique, tout comme les langues, les chansons, les gestes, les récits transmis ou les silences entre générations.

Une œuvre peut alors relier une trajectoire individuelle à une histoire collective sans prétendre en donner une interprétation définitive.

Faire coexister plusieurs récits

Une même histoire peut être regardée depuis plusieurs positions.

Un port peut être un symbole de prospérité commerciale mais aussi un lieu de départ, d’arrivée ou de déplacement. Une frontière peut représenter une protection pour certains et un obstacle pour d’autres. Un objet présenté comme patrimoine artistique peut également soulever des questions sur sa provenance et les circonstances de son acquisition.

L’art permet précisément de confronter ces différentes lectures.

Cette approche correspond à notre conception de l’éducation des adultes : il ne s’agit pas de dire aux participants ce qu’ils doivent penser, mais de leur donner des outils leur permettant d’appréhender la complexité d’une histoire et de construire leur propre réflexion.

Construire avec les personnes concernées

Cette démarche soulève néanmoins une question éthique :

Qui peut raconter quelle histoire et dans quelles conditions ?

Aborder le passé colonial ne doit pas conduire à parler à la place des personnes dont l’histoire familiale ou collective y est directement liée.

Les artistes et personnes concernées doivent pouvoir participer à la construction des récits et décider de la manière dont leur histoire, leur image ou leur mémoire sont mobilisées.

Cette vigilance permet également d’éviter une autre réduction : celle qui consisterait à représenter uniquement les personnes à travers la domination ou la souffrance.

Les histoires coloniales et postcoloniales sont également faites de résistances, de créations, de transmissions, de circulations culturelles et de réappropriations.

Un artiste doit rester libre d’aborder cette histoire, de la détourner, de la traiter avec gravité ou humour, de la croiser avec d’autres dimensions de son identité ou de choisir de ne pas en parler.

L’histoire peut devenir matière de création ; elle ne doit pas devenir une nouvelle assignation.

L’art peut également travailler avec ce qui manque : une photographie sans explication, une langue non transmise, une lettre incomplète ou un objet dont l’histoire s’est perdue. Le silence et l’absence deviennent alors eux-mêmes des matériaux.

Cette réflexion ouvre pour Be Art Toulouse un champ de recherche particulièrement riche autour de la mémoire, des traces, des circulations et des récits multiples.

7. STRAAT et NDSM : quand l’art transforme le territoire

Le STRAAT Museum a permis de prolonger les recherches déjà menées par Be Art Toulouse autour du street art politique.

La visite a introduit une question nouvelle : que devient une pratique historiquement liée à la rue lorsqu’elle entre dans un musée ?

Le street art se caractérise notamment par sa relation directe à la ville et par sa rencontre avec un public qui n’a pas nécessairement choisi de voir l’œuvre. Son institutionnalisation transforme cette relation.

Cette question a trouvé un prolongement à NDSM, ancien territoire industriel devenu un espace majeur de création.

Les traces des anciens chantiers navals y coexistent avec ateliers, installations, lieux culturels et interventions artistiques.

La comparaison entre ces deux lieux permettait d’observer deux mouvements complémentaires :

l’entrée de pratiques urbaines dans l’institution culturelle et la transformation d’un territoire industriel par la création.

Elle a également soulevé la question de l’avenir des espaces alternatifs lorsqu’ils deviennent attractifs culturellement et touristiquement : quelle place les artistes conservent-ils dans les territoires qu’ils ont contribué à transformer ?

Cette réflexion nourrit directement nos recherches sur les lieux de création et de résidence : un projet artistique doit tenir compte de l’histoire, des usages et des habitants du territoire dans lequel il s’inscrit.

8. Queer Amsterdam et photojournalisme : lieu, image et récit La visite de l’exposition Queer Amsterdam nous a particulièrement intéressés par son installation

à De Nieuwe Kerk.Présenter des récits, archives et œuvres queer dans une ancienne église du centre historique

d’Amsterdam produit une rencontre entre plusieurs histoires.Le lieu ne constitue plus seulement un contenant : il participe au propos artistique.

Cette expérience renforce notre conviction qu’une démarche curatoriale commence dès le choix de l’espace.

La découverte du photojournalisme a prolongé cette réflexion en interrogeant la fabrication de l’image.

Photographier signifie choisir un sujet, un cadrage, un instant et un point de vue. Toute image construit donc une représentation partielle d’une réalité.

Pour Be Art Toulouse, où la photographie occupe une place importante, cette question implique une responsabilité particulière : documenter une personne ou une situation suppose de réfléchir à la manière dont elle est représentée et au récit produit par l’image.

9. Travailleurs et travailleuses du sexe : du corps regardé au pouvoir d’agir

La rencontre avec des travailleurs et travailleuses du sexe a permis de dépasser la représentation touristique du quartier rouge pour découvrir les personnes qui y travaillent, leurs pratiques d’organisation et leur capacité à définir elles-mêmes leurs priorités.

L’autogestion constitue ici un exemple concret de pouvoir d’agir et de reconnaissance des savoirs issus de l’expérience.

La vitrine a parallèlement offert un support particulièrement puissant pour réfléchir au corps.

Derrière le verre se trouve une personne exposée au regard, mais qui doit pouvoir conserver la maîtrise de son image et de ses choix.

La réflexion s’est alors déplacée vers ceux qui regardent.

Nos propres regards sont également construits par des normes liées à l’âge, au poids, au genre, à l’apparence, au handicap ou aux critères dominants de beauté et de désirabilité.

La vitrine fonctionne ainsi comme un miroir inversé :avec quel regard avons-nous appris à observer les corps ?

Cette expérience a enrichi notre travail autour du body positive, entendu non comme la simple affirmation que tous les corps seraient beaux, mais comme une interrogation sur les mécanismes qui déterminent quels corps sont habituellement valorisés, montrés ou invisibilisés.

Elle nous a surtout rappelé un principe essentiel pour nos futurs projets : travailler avec des personnes discriminées ou sous-représentées ne signifie pas construire leur récit à leur place.

Notre rôle doit être de créer les conditions leur permettant de participer à leur propre représentation.

10. La voix et le happening : transformer temporairement l’espace

Les happenings de chant lyrique ont permis d’aborder une autre forme d’intervention artistique. Déplacer une pratique traditionnellement associée à certains espaces culturels modifie

immédiatement la relation au public.

La voix surgit dans le quotidien, interrompt temporairement les usages habituels d’un lieu et crée une communauté éphémère de spectateurs.

Cette expérience nous a montré que l’engagement artistique ne dépend pas nécessairement d’un message explicitement militant : modifier un usage, déplacer une pratique ou provoquer une rencontre inattendue peut déjà transformer la perception d’un espace.

Cette approche ouvre des perspectives pour nos recherches autour de la performance, du cabaret, de la voix et des apprentissages scéniques.

11. Rencontres européennes et découvertes imprévues

La rencontre avec l’Alliance Française d’Amsterdam a rappelé qu’une mobilité Erasmus+ est également une occasion de construire des relations susceptibles de se prolonger après le séjour.

Cette dimension est importante pour Be Art Toulouse, dont le projet européen repose progressivement sur un réseau d’artistes, d’associations et de structures culturelles rencontrés dans différents pays.

La mobilité a parallèlement confirmé l’intérêt de laisser une place aux découvertes non programmées.

La rencontre avec une artiste mexicaine en constitue un exemple particulièrement significatif. Des participants ont souhaité approfondir la découverte de son travail et un échange s’est engagé autour de la récupération de textiles issus de ses créations afin qu’ils puissent devenir la matière d’une future œuvre.

La découverte de Beautiful Creatures et les échanges avec des artistes ont suivi une logique similaire.

Ces expériences montrent que l’autonomie laissée aux participants peut prolonger le programme lorsqu’elle reste reliée à ses objectifs :

curiosité → rencontre → recherche → échange → transmission → création.

Avec 34 participants, cette diversité des expériences constituait une richesse. Les restitutions permettaient ensuite de mutualiser les découvertes.

La présence de trois participants de Samba Résille a également favorisé la circulation des pratiques au-delà de Be Art Toulouse.

12. La soirée de clôture au Club Church : de l’observation à l’action

La dernière soirée a donné une dimension particulièrement concrète à l’ensemble du parcours puisque plusieurs artistes drag de Be Art Toulouse se sont produites au Club Church, découvert au début du séjour.

Cette soirée a créé une véritable boucle pédagogique.

Nous étions entrés dans ce lieu quelques jours auparavant pour comprendre son histoire et sa place dans la culture queer amstellodamoise. Nous y sommes revenus non plus uniquement comme visiteurs, mais comme artistes et acteurs d’un échange culturel européen.

À travers le maquillage, le costume, la musique, le mouvement, l’attitude ou l’humour, le drag joue avec les codes du genre et de la représentation. Le corps devient simultanément matière artistique, langage et espace d’affirmation.

Pour nos artistes, se produire à Amsterdam signifiait également sortir de leur environnement habituel, investir une autre scène et rencontrer un public différent. Cette situation mobilise des compétences d’adaptation, de confiance, de présence scénique et de communication interculturelle.

Surtout, notre position au sein de la mobilité s’est transformée.

Après avoir été accueillis pendant une semaine par des artistes et structures néerlandaises, Be Art Toulouse pouvait à son tour présenter une partie de son travail.

La mobilité devenait ainsi véritablement réciproque : nous n’étions plus seulement venus apprendre ailleurs, mais aussi partager nos propres pratiques.

Cette dernière soirée résume la progression pédagogique de la semaine :

observer → rencontrer → comprendre → questionner → expérimenter → créer → transmettre.

13. Les principaux acquis pédagogiques

À l’issue de la mobilité, notre définition de l’artivisme s’est considérablement enrichie.

Nous avons compris qu’il ne correspond ni à une discipline artistique particulière ni à la simple présence d’un message militant.

L’artivisme peut se manifester dans une œuvre, une performance, une photographie, un choix curatorial, l’occupation d’un espace, une pratique autogérée, un travail de mémoire ou un processus de création participatif.

Plusieurs questions ont progressivement traversé l’ensemble du parcours :

Que choisissons-nous de rendre visible ?Qui construit l’image ou le récit ?Qui attribue la valeur ?Quelles traces du passé traversent encore le présent ? Qui peut prendre la parole ?

Quelle place accordons-nous au public ?

Ces interrogations ont permis de développer des compétences d’observation, d’analyse critique, de communication interculturelle, d’initiative, de coopération, d’adaptation et de transmission.

Pour les artistes ayant participé à la soirée de clôture, elles se sont également traduites par une expérience scénique dans un contexte européen.

L’objectif n’était pas d’aboutir à une définition unique de l’artivisme ni à un consensus entre tous les participants.

L’apprentissage réside aussi dans la capacité à écouter une interprétation différente, argumenter son point de vue et accepter de le faire évoluer au contact d’une nouvelle expérience.

14. Transformer les apprentissages en pratiques associatives

L’impact de cette mobilité devra désormais être évalué à travers les changements qu’elle produira dans le travail de Be Art Toulouse.

Passer du thème au questionnement

Nos expositions sont souvent construites autour de thèmes tels que l’identité, les frontières, l’exil, le corps ou les cultures queer.

Amsterdam nous encourage à aller plus loin : une exposition ne doit pas seulement présenter des œuvres correspondant à un sujet, mais construire une question adressée au public.

Nous chercherons donc davantage à déterminer ce que nous souhaitons mettre en mouvement dans le regard du visiteur.

Penser le lieu comme partie intégrante du projet

De Nieuwe Kerk, NDSM et le Club Church ont montré combien l’histoire et l’usage d’un espace peuvent renforcer le sens d’une proposition artistique.

Le choix du lieu devra donc devenir un véritable acte curatorial, notamment pour nos projets consacrés aux frontières, à l’exil, aux cultures queer et aux mémoires méditerranéennes.

Développer le corps et les pratiques scéniques

Les expériences liées au body positive, au drag, au chant et à la performance renforcent notre volonté de développer les apprentissages scéniques.

Présence corporelle, voix, interprétation, construction d’un personnage et relation au public pourront davantage compléter les pratiques photographiques et plastiques de l’association.

Nous souhaitons également favoriser une plus grande diversité des âges, morphologies, genres et capacités dans les représentations artistiques.

Construire avec les personnes concernées

La rencontre avec les travailleurs et travailleuses du sexe, comme notre réflexion sur les mémoires coloniales, conduit à une évolution importante de notre méthode.

Nous devons progresser d’une logique consistant à parler sur les personnes vers des démarches construites avec elles.

Dans un projet photographique, par exemple, une personne pourrait participer au choix de l’image exposée et à la manière dont son histoire est présentée.

Il ne s’agit plus simplement de « donner la parole », mais de créer les conditions permettant aux personnes de la prendre elles-mêmes.

Faire évoluer nos appels à artistes

Nos futurs appels pourront mieux prendre en compte la démarche de création : intention de l’artiste, choix des matériaux, relation au lieu, rôle du public et conditions de représentation des personnes.

Certains projets pourront également explorer les archives familiales, migrations, transmissions, langues, héritages coloniaux et postcoloniaux, déplacements et mémoires.

La sélection prendra ainsi davantage en considération la cohérence entre intention, processus de création et forme artistique.

Faire de la mémoire et des matériaux des ressources de création

L’expérience d’Amsterdam ouvre deux nouveaux axes de recherche.

Le premier concerne les traces du passé : photographies, lettres, textiles, témoignages, objets, archives ou silences familiaux pourront permettre de relier histoires individuelles et mémoire collective.

Le second concerne les matériaux eux-mêmes : leur provenance, leur mode de production et leurs valeurs marchande, symbolique ou affective.

Ces deux axes pourront se rejoindre dans des créations fondées sur le réemploi, la transformation et la circulation des objets.

Donner davantage de responsabilités aux participants

L’autonomie expérimentée pendant la mobilité et les modèles d’autogestion observés à Amsterdam nous encouragent à associer davantage les participants à la construction des projets.

Lors de futures mobilités, certains pourront préparer une activité, identifier des acteurs locaux, conduire une rencontre ou organiser une restitution.

Cette évolution doit permettre de passer progressivement d’une association qui organise pour ses membres à une association qui construit avec eux.

Faire de chaque mobilité un laboratoire européen

Les différentes mobilités de Be Art Toulouse constituent progressivement un parcours de recherche cohérent.

Berlin a nourri notre réflexion sur le street art politique ; Athènes sur le corps comme outil politique et le drag ; Chypre sur les frontières, les identités méditerranéennes et la co-création ; Amsterdam ajoute l’artivisme, la mémoire, le regard, l’autogestion, le body positive, les héritages coloniaux, la relation entre art et territoire et l’expérimentation scénique.

Nous souhaitons désormais mieux conserver les traces de ces expériences. Photographies, textes, sons, témoignages, dessins, objets et matériaux pourront constituer une archive artistique européenne de Be Art Toulouse et nourrir de futures créations.

Les restitutions — expositions, ateliers, performances, rencontres, publications ou créations sonores et photographiques — permettront parallèlement de transmettre ces apprentissages aux adhérents et publics n’ayant pas participé aux mobilités.

15. Vers le projet méditerranéen de 2030

Les apprentissages d’Amsterdam contribuent directement à la construction du projet artistique que Be Art Toulouse souhaite développer à l’horizon 2030 à Chypre autour des cultures queer du bassin méditerranéen, avant une présentation à Toulouse.

Notre ambition dépasse désormais l’idée d’une exposition réunissant simplement des artistes de plusieurs pays.

Les expériences européennes accumulées nous conduisent vers un projet transversal pouvant associer arts visuels, photographie, performance, drag, cabaret, voix, archives, témoignages, textiles, créations collectives et interventions dans l’espace public.

La réflexion née à Amsterdam autour des histoires coloniales nous invite également à considérer la Méditerranée comme un espace de mémoires et de circulations.

Les réalités contemporaines liées aux migrations, aux frontières et aux identités sont traversées par des histoires plus anciennes de commerce, de domination, de colonisation, d’indépendance, d’exil, mais aussi de rencontres et de transmissions culturelles.

Le projet de 2030 n’a pas vocation à devenir une exposition historique sur la colonisation. Il pourra en revanche montrer comment ces histoires continuent parfois de traverser les familles, les langues, les corps, les objets, les déplacements et les créations contemporaines.

Une cartographie artistique pourrait par exemple représenter les trajectoires des personnes plutôt que les seules frontières : lieux de naissance, déplacements, langues, exils, rencontres et transmissions.

Des créations pourraient également naître d’archives familiales, de photographies, de textiles ou d’objets ayant circulé entre plusieurs rives de la Méditerranée.

Les artistes, habitants, personnes queer, personnes migrantes ou réfugiées et partenaires locaux devront pouvoir participer à la construction du projet afin que plusieurs récits puissent coexister.

Les rencontres réalisées à Amsterdam rappellent enfin qu’un projet européen se construit dans la durée. Les relations établies lors des mobilités doivent pouvoir devenir des coopérations artistiques, invitations, échanges de pratiques et créations communes.

16. Conclusion du responsable pédagogique

La mobilité d’Amsterdam nous a permis de passer d’une définition théorique de l’artivisme à une compréhension construite par l’expérience.

Malgré la diversité des activités, un même mouvement a traversé la semaine : apprendre à regarder autrement pour pouvoir agir autrement.

Regarder autrement signifie ne pas s’arrêter à ce qui est immédiatement visible. C’est interroger l’histoire d’un objet, le point de vue derrière une image, la mémoire d’un lieu, les normes qui façonnent notre regard sur les corps ou les récits absents d’une histoire collective.

La confrontation avec l’histoire coloniale néerlandaise a également montré toute la pertinence de la mobilité européenne : observer comment un autre pays travaille son histoire nous permet de revenir avec de nouvelles questions sur la nôtre.

La soirée de clôture au Club Church a finalement donné une forme concrète à ce parcours. Après avoir observé, rencontré et analysé pendant la semaine, nos artistes ont eux-mêmes investi une scène européenne.

La progression pédagogique peut ainsi être résumée simplement :

observer → rencontrer → comprendre → questionner → expérimenter → créer → transmettre.

Le principal enjeu commence désormais au retour.

La réussite de la mobilité se mesurera à notre capacité à transformer ces apprentissages en nouvelles pratiques : associer davantage les personnes concernées, développer les apprentissages scéniques, penser différemment les lieux d’exposition, interroger les matériaux et les récits historiques, responsabiliser les participants et renforcer les coopérations européennes.

Be Art Toulouse évolue ainsi progressivement d’une logique de programmation culturelle vers une démarche associant davantage recherche, création, participation, expérimentation, mémoire, transmission et coopération européenne.

Amsterdam n’est donc pas l’aboutissement d’un projet consacré à l’artivisme, mais une nouvelle étape dans le parcours européen de Be Art Toulouse : observer ailleurs pour transformer nos pratiques ici, confronter nos représentations à d’autres réalités, interroger notre propre histoire, permettre aux personnes concernées de construire leurs récits et faire de chaque rencontre européenne une matière susceptible de devenir création et action collective.

 
 
 

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Sebastien Kinach

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